Par 7 avril 2021

Orchidées contre béton armé: solidarité !

Direction la commune d’Eclépens (1312 en effet) sur la Colline du Mormont, où des militant·e·x·s ont occupé, de mi-octobre à fin mars, un terrain à quelques mètres des abords d’un gouffre de calcaire. Là se trouve une carrière exploitée depuis les années 1950, et où l’extraction s’est accélérée depuis une trentaine d’années. Aujourd’hui, la multinationale LafargeHolcim, leader mondial des matériaux de construction, projette l’exploitation de près de la moitié de la Colline dans les cinquante prochaines années. Cette entreprise traîne plusieurs casseroles : mise en examen pour « financement du terrorisme » et « complicité de crimes contre l’humanité » en Syrie en 2018 ; accusation de mise en danger de la santé du village d’Ewekoro, au Nigéria ; responsabilité dans plus de 120 cas d’atteintes à l’environnement ou aux droits humains dans 34 pays, selon une étude Greenpeace.

Contre ce géant, l’Association pour la Sauvegarde du Mormont (ASM) s’affaire depuis 2014, sur le plan juridique, à défendre cette espace coûte que coûte. Au printemps 2021, le Tribunal fédéral devrait statuer sur le recours porté par l’ASM et d’autres organisations (WWF, Helvetia Nostra et Pro Natura), contre la décision du gouvernement cantonal qui a accordé, en mai 2020, l’autorisation d’étendre la carrière sur le plateau de la Birette.

Les zadistes ont occupé cette zone, afin de « défendre les écosystèmes qui nous font vivre » grâce à une zone à défendre (ZAD), qui est une forme d’occupation illégale et qui s’oppose généralement à un projet de construction ou d’aménagement, tout en développant en son sein l’expérimentation « de nouveaux modes de lutte et de nouvelles façons de vivre ensemble ». Les ZAD sont également des zones-à-dire, dans lesquelles se forment des revendications, dans le cas de la Colline : non au projet d’élargissement de la carrière !

La ZAD est donc un mode d’action politique visant une protection active, une défense, généralement d’écosystèmes spécifiques, dans le but de les préserver et de construire des espaces de luttes émancipés. Une des plus célèbres occupations – et la première, en France, s’autoqualifiant de ZAD – est celle de Notre-Dame-des-Landes, qui a mené à l’abandon d’un projet de construction d’aéroport en janvier 2018. Dans le cas de la ZAD de la Colline, l’industrie bétonnière est pointée du doigt et les militant·e·x·s ont tenu leur position jusqu’aux premières lueurs du soleil du mardi 30 mars 2021, et même au-delà.

La ZAD met en avant la défense et la protection des écosystèmes de la région, symbolisés par les orchidées, contre la bétonisation, rendue possible par LafargeHolcim grâce à l’extraction des matières premières. Le béton, selon Anselm Jappe (2020), « n’est pas seulement nuisible à cause des émissions de CO2 qu’il occasionne, des vols de sable qu’il présuppose, des déchets qu’il laisse derrière, mais surtout à cause de ce qu’il permet : la bétonisation du paysage, l’uniformisation des façons de construire, l’enlaidissement du monde ». Au-delà de la politisation des matériaux industriels de construction (ici, le béton), pourtant ô combien essentielle pour le débat public, une formule magique semble se profiler pour faire cesser l’exploitation (ou du moins largement réduire) de cette entreprise d’extraction forcenée : la voie légale, mobilisée par l’ASM et les ONGs, qui misent sur les décisions des tribunaux. Cependant, « face à la difficulté des voies juridiques de recours, face à la toute-puissance des entreprises privées, au manque de lois préservant la nature et à la lenteur des institutions quand il s’agit de préserver notre avenir ; nous occupons ».

Toutefois, la voie juridique permet-elle une remise en question radicale de l’industrie cime(n)tière et, plus largement, de la bétonisation grandissante de nos espaces de vie ? Est-ce que les idées (par exemple écologistes) promues par la politique politicienne peuvent aboutir à des solutions pour les problèmes environnementaux, à partir de l’hors-sol partisan ?

L’expulsion l’a bien montré : Béatrice Métraux, élue des Vert·e·s et cheffe du Département de l’environnement et de la sécurité, s’est réjouie de la « non-violence » de cette opération. Cependant, plusieurs témoins sur place ont mis en lumière la violence disproportionnée utilisée par la police vaudoise : une centaine de robocops, un bulldozer, un canon à eau, des gaz lacrymogènes, etc. Outre l’équipement digne d’une opération militaire, plusieurs journalistes et médics se sont fait·e·x·s intimider et interpeller par la police, ce qui est contraire aux engagements qu’elle avait pris.

En termes de réduction des gaz à effets de serre, il apparaît nécessaire que le secteur de la construction fasse l’objet d’une large transformation pour atteindre les objectifs climatiques en dessous de la fameuse barre des 2°C. Mais qui va le laisser ber-tom, ce béton ? Il est évident que l’occupation et les voies légales permettent de remplir des objectifs limités, efficacement souvent.

Une transition socialement juste mettra au centre les jalons posés par les salarié·e·x·s des secteurs en question

Cependant, nous pensons que, pour trouver des solutions, afin de transformer en profondeur les secteurs de la construction, il est nécessaire de discuter et d’agir avec les habitant·e·x·s et les travailleuses et travailleurs. Car l’exploitation de ces dernier·ère·x·s est ce qui, avant tout, permet la surexploitation de la Terre. La ZAD de la Colline a intégré cela à leurs différentes revendications. En effet, les zadistes demandent « à l’État de Vaud de prévoir un plan sérieux de reconversion des emplois nocifs à l’environnement vers des emplois plus écologiques. Dans le cas précis d’Holcim, la plupart des travailleur·euse·x·s sont des chauffeur·euse·x·s. Dans la perspective du développement des transports publics abordables, cela pourrait être une idée de reconversion sans impact social négatif ».

La décroissance des secteurs les plus polluants, c’est-à-dire ceux nous amenant vers les limites planétaires, sera forcée ou décidée. Mieux vaut qu’elle soit décidée, démocratiquement est un plus, paraît-il. Ainsi, une transition socialement juste mettra au centre les jalons posés par les salarié·e·x·s des secteurs en question. Cette articulation permettra de dépasser le paradoxe apparent auquel nous avons affaire, qui consiste en une contradiction entre les intérêts de tous et toutes à une planète vivable sur le long terme, et les intérêts immédiats des employé·e·x·s qui dépendent de ces secteurs. Il y a donc une tension entre décroissance, promue par une partie de la société, et garantie des conditions matérielles (salaire, conditions de travail digne, protection de la santé), nécessaire aux travailleur·euse·x·s. Pour la dépasser, il est nécessaire d’impliquer toutes les parties impactées par ces enjeux, afin de trouver et de mettre en place des solutions écologiques et sociales, sans déléguer notre avenir à des chef·fe·x·s aussi « démocratiquement » élu·e·x·s soient-iels.

Ne laissons personne sur le bas-côté de la transition écologique !

Et la ZAD dans tout ça ? Pertinente et efficace, elle l’a été. Elle aura permis de (ré)affirmer l’absurdité d’une politique cantonale rose et verte qui va à l’encontre des engagements pris et un système des forces du désordre au service du capital et de son État. Le passage d’un mode de production destructeur et exploiteur à une planification socialement juste ne pourra être que l’œuvre de notre organisation collective.

Références
Catégorie(s) : Prises de position, Tenir tête, Vaud

Comments are closed.