Par 2 juillet 2022

Nous ne sommes pas des robots !

La réforme de la formation professionnelle commerciale est une disquette

La Momia Azteca contra el Robot Humano (1957)

A partir d’août 2022, la formation professionnelle initiale d’employé.e de commerce avec CFC va connaître une véritable révolution. Cette nouvelle réforme n’a absolument rien à voir avec les précédentes (2006, 2012) puisque la pédagogie est désormais essentiellement professionnelle et qu’elle implique l’abolition de toutes les branches d’école, renvoyant aux disciplines (allemand, français, économie…), telles qu’elles étaient organisées et enseignées auparavant.

C’est quoi cette réforme ?!

Concrètement, l’objectif premier de la nouvelle formation est le suivant : «Acquisition de compétences susceptibles de permettre la gestion de situations professionnelles courantes». Dis comme ça, pas de quoi en faire un drame … Pourtant, il est question de démanteler la profession d’employé.e de commerce. La profession sera divisée en 5 domaines de compétences opérationnelles. Ensuite, chaque domaine sera subdivisé à son tour en 5 compétences correspondant à des situations professionnelles particulières. La diversité et la complexité des réalités professionnelles seront réduites à des « situations types » abstraites et il ne s’agira plus que d’apprendre des formules toutes prêtes à l’emploie pour chacune de ces situations.

Les trois lieux de formation (entreprise, cours interentreprises, école) dispenseront un savoir visant uniquement la réalisation et l’évaluation des compétences opérationnelles. En entreprise, l’apprenti.e acquiert la pratique mais aux cours interentreprises et à l’école, il/elle n’acquerra plus que des qualifications réduites, également soumises à une pratique, une pratique restreinte qui plus est. Par conséquent, l’apprenti.e est enfermé.e dans un savoir utilitaire. Les possibilités d’aborder des situations professionnelles complexes, d’évoluer dans le monde du travail, d’y être porteur/porteuse de qualifications larges et de qualité sont à dessein mutilées.

L’enseignement du français, par exemple, disparaîtra en tant que branche. Ainsi, dans la nouvelle ordonnance, seuls sept «objectifs évaluateurs de l’école professionnelle» sont en lien très indirect avec le français. Parmi ces derniers on trouve notamment :

  • «Ils utilisent les techniques de conversation propres aux discussions informelles» (d5.bs 1a)
  • «Ils vérifient la pertinence du contenu et la qualité de la discussion informelle (small talk)» (C3) d5.bs 1b)

Ce qui est appelé «small talk» consiste à échanger des banalités. On n’apprend plus à s’approprier une langue mais des formules prêtes à l’emploie. On pourrait presque dire que ces « techniques » visent à transformer l’apprenti en PNJ (personnages non-joueur). Comme dans un jeu vidéo, les choix de réponse dans les dialogues sont pré-définis. Jusqu’alors, on apprenait une langue : lire des textes, les analyser, s’en faire une opinion et enfin restituer sa pensé par écrit. On faisait l’acquisition de compétences essentielles au développement de son esprit critique. On développait même son imagination à travers la rédaction de nouvelles. Avec cette réforme, l’école professionnelle ne transmettra qu’un savoir parcellisé, lié à un travail appauvri. Elle est vidée de son contenu pédagogique et culturel, mais aussi de sa mission de qualification professionnelle de qualité et de construction intellectuelle.

Conséquences pour les apprenti.e.s :

La formation d’employé de commerce est massivement investie car elle représentait une excellente porte d’entrée dans la vie professionnelle et, pour beaucoup de jeunes, elle faisait office d’ascenseur social. Effectivement, la généralité de la formation, à savoir le panel de compétences qui était enseigné et la diversité des champs d’application de ces compétences formait des employé.e.s de commerce polyvalents, plus aptes à affronter le monde professionnel chaotique qui est le nôtre.

Le CFC se fait généralement à un âge relativement précoce. Comment savoir que la formation que l’on a choisie est la bonne ? Aujourd’hui plus que jamais, le monde change rapidement et les milieux professionnels eux aussi. Durant sa vie, il est déjà courant de changer plusieurs fois de métier, le marché de l’emploi est instable et l’avenir est incertain. Posséder des compétences variées est un atout incontestable pour pouvoir s’adapter plus facilement à cette réalité. Avec une formation générale, l’horizon des possibles reste ouvert : on peut se réorienter vers un autre domaine, compléter plus facilement sa formation ou se reconvertir. Avec une formation fractionnée en micro-domaines, on est enfermé dans une spécialisation. De plus, beaucoup choisissent après leur CFC d’entreprendre une maturité professionnelle afin d’avoir accès aux hautes écoles mais les enseignements de la maturité demandent, eux, la maîtrise des disciplines scolaires générales comme le français, les langues étrangères, les mathématiques etc. Une formation appauvrie par la réforme ne permet pas l’acquisition ou la conservation de de ces connaissances. Celles et ceux qui, de par leur origine sociale ou leur parcours scolaire, ont des facilités dans ces domaines sont alors favorisé.e.s au détriment des autres. La réforme renforce donc les inégalités d’accès aux études supérieures.

Des travailleurs et travailleuses, des citoyens et citoyennes

Les employé.e.s de commerce ne sont pas que des « employé.e.s » mais aussi des citoyens et des citoyennes, à savoir acteurs et actrices de la société. Le fait de réduire cette formation à l’acquisition de compétences uniquement techniques et instrumentales a aussi des conséquences politiques et sociales. S’approprier une langue permet de mieux comprendre les discours auxquels nous sommes exposés et de construire son esprit critique. Au contraire, l’orientation des langues vers des compétences opérationnelles, à savoir le strict minimum pour exercer sa profession, ne le permet pas. On peut craindre que l’apprentissage du droit et de l’économie se dirige lui aussi vers un savoir uniquement utilitaire ne permettant pas de développer une vision d’ensemble.

Sous prétexte de rendre « opérationnelle” ce qui est enseigné, on forme les apprenti.e.s à devenir une main-d’œuvre corvéable à souhait en réduisant la capacité de réflexion, de critique et d’organisation. L’entrée sur le marché du travail, particulièrement pour les plus jeunes, pouvait déjà représenter un formatage à « l’esprit d’entreprise » mais avec l’appauvrissement des contenus de cours on assiste à une véritable robotisation.

Nos formations, nous décidons !

Parce que nous ne sommes pas des machines. Parce que nous souhaitons des formations de qualité et émancipatrices. Parce que cette réforme est une mascarade, un mensonge, une disquette. Nous invitons les apprenti.e.s des écoles professionnelles commerciales du canton de Vaud à se joindre aux enseignant.e.s du SVMEP (Syndicat Vaudois des Maître.sse.s de l’Enseignement Professionnel), pour qui cette réforme est tout aussi injuste[1] et qui partagent nos inquiétudes. Ensemble, il nous faut lutter contre ces mesures affligeantes, injustes et régressives afin que la Département de la formation, de la jeunesse et de la culture et du Secrétariat d’État à la Formation, à la Recherche et à l’Innovation fassent marche arrière et que la réforme soit annulée. Aujourd’hui c’est les formations commerciales qui sont en péril et demain les autres comme le laisse présager l’arrivé de Frédéric Borloz du PLR au conseil d’État Vaudois. C’est nos formations, c’est nous qui décidons ! Informes toi, parles en à tes camarades et tes professeur.e.s, il faut s’organiser !

Des rencontres entre étudiant.e.s et professeur.e.s sont en préparation. N’hésites contacter en cas de questions.


[1] Voir leur prise de position sur :

http://sud.svmep.ch/gazette-svmep-reforme-regressive-de-formation-commerciale-laboratoire-autres-formations-professionnelles/

Catégorie(s) : Apprentissage, Vaud

Comments are closed.