Par 8 juin 2016

Notre démocratie ne sera jamais celle du formalisme des institutions

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Petit mot de quelques personnes en formation sur les procédures institutionnelles d’évaluation des enseignant-e-s par leurs élèves ou étudiant-e-s

Dans plusieurs institutions de formation suisses du secondaire et du tertiaire, il a été importé la mode du questionnaire de satisfaction pour les bénéficiaires de l’enseignement. Ce fut fait sous les prétextes clinquants de donner la parole aux élèves/étudiant-e-s, et de favoriser le dialogue entre le personnel formateur et les personnes en formation. Nous avons quelques réserves à apporter envers ces dispositifs plutôt formellement jolis, en effet, mais que nous estimons réellement plutôt vicieux, tout bien pesé.

img1Quel type de parole est donné ? Quel dialogue peut surgir ?

La parole que permettent les questionnaires d’évaluation (ou de satisfaction) n’est pas une parole construite, elle est compressée et coincée dans l’étau des réponses préchauffées que propose le questionnaire, elle est distordue par des choix de réponse creux (« oui/plutôt oui/plutôt non/non ») qui n’apportent rien de constructif, aucune critique de fond de l’enseignement. On nous dira : il y a parfois de la place (lignes ou cases vierges) dans ces questionnaires, pour construire un début de réponse plus élaborée. C’est heureux, nous en convenons volontiers. Ces espaces vierges permettent, au moins en théorie, de sortir du simple échelonnage de la satisfaction, pour tendre vers la construction d’une parole raisonnée. Mais c’est un faux espace de dialogue – un véritable espace de monologue : c’est de la parole sans réponse directe, de la parole esseulée, de la parole sans effet, très loin du débat démocratique.

Il nous semble essentiel que s’instaure un dialogue réflexif sur le dispositif pédagogique, entre les enseignant-e-s et les enseigné-e-s. C’est la base d’un processus de formation qui nous semble devoir être triple : apport de connaissances, apprentissage de réflexion, espace de construction de et d’ouverture à la parole raisonnée. C’est un impératif démocratique que doivent s’efforcer d’instaurer directement les enseignant-e-s et les enseigné-e-s eux et elles-mêmes. Tout dispositif d’enseignement qui l’oublie ou qui prétend instaurer de la démocratie au travers d’instances d’évaluation de la satisfaction est de l’ordre de l’ineptie, de l’artifice bureaucratique.

L’exercice démocratique ne peut se résumer à répondre oui ou non à des questions que pose une institution. Il nécessite de participer à formuler ces questions, évidemment, mais il suppose surtout d’avoir des espaces de discussion pour que les personnes concernées, organisées en groupe ou non, puissent construire et faire entendre une parole d’opinion qui vienne de la base – non pas seulement une parole de satisfaction qu’une instance quelconque s’occupe de formater.

Quelques dérives institutionnelles de la « démocratie » technocratique

Le pire, sans doute, dans toute cette histoire – qui n’est de loin pas nouvelle –, c’est que sous prétexte de donner la parole à celles et ceux qui y ont moins accès au sujet de ce qui leur arrive (en l’occurrence aux élèves et étudiant-e-s au sujet de l’expérience de l’enseignement), on donne des outils pseudo-objectifs potentiellement dangereux aux gestionnaires du personnel enseignant. On peut se servir de notre parole, si galvaudée soit-elle, pour orienter, voire sanctionner les enseignant-e-s qui sortent d’une norme. Mais ce n’est pas que nous, élèves et étudiant-e-s, ayons un réel pouvoir sur les personnes que nous estimons mauvais-e-s enseignant-e-s. C’est que la direction des établissements peut, sur la base des avis des expert-e-s en « bon enseignement » qui ont créé le questionnaire et interprété les réponses, punir les « mauvais » éléments. On use de notre « parole », mais nous, nous ne pouvons réellement en faire usage selon nos propres vœux. C’est l’arnaque suprême de ce type de méthodes d’évaluation à deux faces : pile, nous pouvons soi-disant nous exprimer (ce qui est vrai, mais dans les limites extrêmement réductrices et faussement démocratiques que nous avons décrites plus haut), face, notre parole peut servir à précariser certaines personnes selon des arguments fallacieux, qui participent à formater tout enseignement selon des critères qui ne sont pas ceux des principaux et principales concerné-e-s.

Mandarins, technocrates et démocratie

Tout le monde a en tête cette représentation de la personne enseignante, surtout dans le cadre universitaire : personnalité intellectuelle de pouvoir, indéboulonnable, autoritaire, méprisante, qu’on appelle aussi mandarin. Avoir des mandarins comme enseignant-e-s ne constitue en rien un horizon joyeux. Mais nous avons cette conviction profonde : on ne lutte pas de façon efficace contre le mandarinat en y opposant des technocrates – ces fumeux et fumeuses expert-e-s des solutions stratosphériques déréalisées, qui pellètent des nuages d’orage en faisant tomber la pluie et la foudre sur le commun des mortel-le-s au nom de leur savoir spécialisé. Qu’il s’agisse d’évaluation des profs ou de l’exercice d’un véritable droit démocratique sous n’importe quelle forme, nous sommes persuadé-e-s qu’il faut reléguer aux oubliettes la méthode des questionnaires oui/non/plus-ou-moins. Une telle méthode ne donne aucun cadre pour un débat démocratique réel, d’opinion : elle ne fait que donner les justifications qu’il faut aux instances décidantes pour contrer les dissidences gênantes. N’avalons plus les couleuvres des institutions, arrêtons de sanctifier les solutions qui viennent d’en haut : elles ne sont pas pour nous. Aux profs de s’organiser pour défendre leurs droits. Aux élèves et étudiant-e-s de s’organiser pour défendre les leurs. Parfois – souvent – des liens pourront se tisser. Des espaces de discussion critique et constructive (des espaces de décision !) s’ouvriront. Il y a un mot pour caractériser un tel processus. ▪

Catégorie(s) : Tenir tête

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