Par 22 février 2015

Le job comme carotte, la rentabilité comme bâton

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Master à temps partiel: la dialectique de la précarité à plein temps
Le discours de Mauro Dell’Ambrogio, secrétaire d’État à la Formation, à la Recherche et à l’Innovation, a de quoi séduire nombre d’étudiant-e-s préoccupé-e-s par leur avenir professionnel. Il préconise en effet l’introduction généralisée du Master à temps partiel, semblant ainsi s’attaquer au lien problématique entre fin des études et entrée dans la sphère professionnelle. Sa recette: mettre au plus vite, durant la formation, les étudiant-e-s au travail, dans le champ où ils et elles se forment.

Sous le clinquant d’une solution à toute épreuve, on perçoit un projet politique déterminé. Une telle mesure est faite pour participer à la généralisation du travail précaire et son prolongement: il s’agit par là de se donner les moyens d’étendre les formes sous-salariées et vulnérables de travail de type stages, et d’allonger par ce biais le temps non seulement des études, mais également celui des diverses formes de travail sous-reconnu qui l’accompagnent et structurent les carrières sur le long terme. La surspécialisation des cursus n’est pas un chemin vers la liberté, mais vers plus de soumission à des intérêts économiques.

Les seuls vrais gagnants d’un tel système seront alors les employeurs publics comme privés d’une main d’œuvre étudiante peu chère. Il y a des enjeux réels qui lient formation (en particulier des jeunes) et mise au travail, mais la réponse ne saurait se passer d’une réflexion sur les conditions dans lesquelles cela doit se faire. Il reste à se mobiliser pour la concrétisation de véritables droits de protection et d’égalité de traitement au travail, ainsi que, à terme, pour imposer la reconnaissance de la formation comme un véritable travail, avec les moyens, notamment matériels, de la réaliser.

Adapter les voies d’études au marché: le job comme carotte, la rentabilité comme bâton
Il faut adapter les voies d’études au marché : c’est, cette fois, la solution que propose Economiesuisse, la Fédération des entreprises suisses, pour assurer l’employabilité des étudiant-e-s. Une telle mesure passe évidemment par la valorisation de certaines filières, plus «rentables» selon les critères de l’économie de marché, au détriment d’autres (sciences humaines, gare à vous !). C’est poser le problème à l’envers. Car il n’appartient pas au «marché», tel que le capitalisme nous le présente – et tel que nous le laissons être – de déterminer la formation qu’il faut suivre et son contenu. Il nous appartient au contraire de construire les possibilités de concrétiser l’utilité de toutes les formations. Et cela veut dire acquérir un certain nombre de garanties et de protections pendant et à la fin des études (bourses/salaire étudiant, droit au chômage, aux aides sociales etc.). Le marché tout puissant que nous vend Economiesuisse est le résultat de politiques concrètes menées par des personnes concrètes. La perspective peut et doit donc être renversée. Il n’y a pas de formation inutile. Il s’agit de sortir de la rhétorique de la rentabilité pour considérer et reconnaître l’utilité sociale de toute formation – qui ne profite jamais seulement qu’à celui ou celle qui se forme –, et lutter pour des qualifications et des diplômes forts, qui soient des points d’appui pour gagner de la liberté de mouvement sur le marché du travail.

Sélection: la grande fabrique des meilleur-e-s
Dans ses lignes directrices de 2014 concernant la formation et la recherche, Economiesuisse met régulièrement côte-à-côte ‘égalité des chances’ et ‘sélection’, les deux ingrédients, selon elle, d’une saine concurrence. Le premier est sans conteste fondamental. Le second doit reposer, pour Economiesuisse, sur les performances. Mais penser la formation comme un «marché des talents» empêche de se donner véritablement les moyens de considérer son utilité sociale et la nécessité de sa démocratisation. Le projet d’Economiesuisse est d’individualiser, aux études, les aides et même les coûts en fonction des résultats obtenus par les étudiant-e-s (par ex. instaurer une réduction des taxes de Master pour les excellent-e-s étudiant-e-s), de façon à «encourager» les meilleur-e-s et, de facto, à décourager ceux des pauvres dont les résultats ne sont pas excellents – puisqu’ils/elles n’auraient pas les moyens financiers de continuer: l’octroi de bourses dépendrait aussi des notes. Economiesuisse menace systématiquement la démocratisation des études supérieures: dans le cas hypothétique d’une augmentation du nombre d’obtentions de maturités dans les années à venir, la faîtière encouragerait la mise en place d’un tri sélectif à l’entrée du Bachelor (la maturité donne actuellement directement accès à la plupart des filières Bachelor). Cette instrumentalisation utilitariste de la formation, individualiste et économico-centrée, est à combattre si l’on veut commencer à réfléchir à un véritable accès démocratique aux savoirs.

Partenariats public-privé
Economiesuisse entend aussi développer les partenariats public-privé dans le champ de la formation et la recherche. La faîtière des entrepreneurs escompte faire entrer toujours plus les intérêts privés dans des institutions encore (plus ou moins) publiques. Mais il est certains domaines où les intérêts privés n’ont pas, fondamentalement, leur place: c’est ce qu’on appelle le public – et il en va de son indépendance. Le seul partenariat public-privé que nous soutenons, c’est un système taxation sur les bénéfices du capital. Dans le même mouvement, il s’agit de lutter pour un service public fort, fondé sur les besoins, qui s’adresse à toutes et tous, et qui met à la disposition de la collectivité un maximum de ressources. Un service public construit sur la base de la démocratisation, de la socialisation et de l’autogestion.

Catégorie(s) : Brèves

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